Les spécialistes en nutrition, Alain Douiller et Charlotte Ribard, répondent à nos questions

Alain Douiller

Alain Douiller

Charlotte Ribard

Charlotte Ribard

Bonjour, Monsieur Douiller et Mademoiselle Ribard, pourriez-vous vous présenter et nous parler de votre livre « Jeunes et l’alimentation » ?

Le CODES de Vaucluse, Association d’éducation pour la santé que je dirige, et qui s’est notamment entourée des autres associations d’éducation pour la santé de la région Paca pour élaborer cet ouvrage, intervient beaucoup sur les questions d’alimentation et en particulier auprès des jeunes. Charlotte Ribard, chargée de projet au CODES 84, est elle-même diététicienne et nutritionniste. Mais notre expérience montre que les jeunes sont peu enthousiastes des démarches nutritionnelles « classiques », essentiellement informatives.

En particulier parce qu’ils sont souvent déjà bien informés, mais aussi parce que l’information à elle seule fait rarement changer les comportements… Nous travaillons avec Claire Bélisle depuis de nombreuses années et la méthode « Photolangage® » qu’elle a créée nous parait tout à fait adaptée aux principes d’éducation que nous préconisons : partir des représentations des publics, être dans le respect et le non jugement, accroître l’esprit critique et les capacités à faire des choix éclairés… Mais il n’existait pas de tel outil sur cette question de l’alimentation des jeunes. Plus que d’un livre et même si l’on y trouve un contenu riche sur la question de l’alimentation et de l’adolescence, il s’agit donc d’un véritable outil pédagogique, avec une série de photographies qui aide à penser l’acte alimentaire, une méthode et des pistes d’animation possibles.
 
L’alimentation des adolescents se fait de plus en plus à base de graisse et de sucre, tirez-vous la sonnette d’alarme ?

« Les adolescents mangent mal » : les adultes et les adolescents eux-mêmes énoncent souvent cette affirmation. La réalité est heureusement beaucoup plus contrastée !
L’étude INCA 2 (Étude individuelle Nationale des Consommations Alimentaires 2006-2007) menée par l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) compare les consommations alimentaires des Français entre 1998 et 2007. Si l’on s’intéresse à la consommation stricto sensu des jeunes, cette étude montre que les enfants de 3 à 14 ans et les adolescents de 15 à 17 ans consomment, aujourd’hui, moins de produits sucrés et de viennoiseries. Elle met également en évidence une stabilité de la consommation des aliments dits de snacking (pizzas, sandwichs,…) chez les 15-17 ans et une augmentation de leur consommation de fruits !
Les lieux de restauration type fast-food sont très appréciés par les jeunes car ils correspondent bien à leurs codes : rapidité, convivialité, faible coût, liberté de choix… mais ces derniers ne sont pas dupes, ils savent parfaitement que même si ces aliments sont bons gustativement, ils le sont moins pour la santé.
Il est donc important d’accompagner les jeunes dans une démarche d’éducation nutritionnelle visant non pas à leur faire connaître par cœur les bases de l’équilibre alimentaire mais à les faire devenir acteurs de leurs pratiques alimentaires.

Les jeunes consomment-ils de plus en plus d’alcool ?

L’alcool est la substance psychoactive la plus consommée et la plus précocement expérimentée par les jeunes mais là encore, contrairement aux idées reçues, la consommation d’alcool chez les jeunes reste stable. Celles du tabac et du cannabis sont, par contre, à la hausse.
Toutefois, on assiste à une modification des pratiques des adolescents et des jeunes adultes avec des comportements d’alcoolisation s’apparentant au « binge drinking » anglo-saxon : les jeunes vont boire plus de 5 verres en une seule occasion dans un laps de temps court. Ces alcoolisations ponctuelles importantes et leurs complications éventuelles doivent faire perdurer les efforts dans la réduction des risques des pouvoirs publics et des acteurs de prévention.

Ou en sont les problèmes d’obésité chez les jeunes en France ?

En France, comme dans de nombreux pays industrialisés, les prévalences du surpoids et de l’obésité chez les enfants ont augmenté de manière forte et continue jusqu’au début des années 2000. Ainsi, de 10% à 16% (selon l’âge) des enfants et des adolescents étaient alors en surpoids et 4% étaient obèses. Aujourd’hui, les études tendent à montrer que les fréquences de surpoids et d’obésité se sont stabilisées chez les enfants. Cette évolution, bien que favorable, masque cependant des évolutions contrastées selon les catégories sociales qui se traduisent par un accroissement des inégalités : on observe une plus forte prévalence de l’obésité dans les familles modestes. C’est là l’une des questions les plus importantes mais aussi les plus difficiles à résoudre pour tous les acteurs de santé et de prévention pour ces prochaines années : comment faire une prévention qui réduise (et donc n’augmente pas comme c’est malheureusement le cas) les inégalités sociales de santé ? C’est vrai pour la question de l’obésité mais pour d’autres sujets aussi, en particulier lorsque les modalités de prévention restent essentiellement informatives (tout le monde n’accède pas équitablement à l’information…).

Quels conseils donneriez-vous aux parents pour les aider à bien alimenter leurs enfants ?

Faites des repas des moments conviviaux et faites confiance à vos enfants !
Les enfants et les adolescents ont bien conscience du lien entre alimentation et santé. Ils connaissent très bien les repères du PNNS (Programme National Nutrition Santé). Au fur et à mesure qu’ils grandissent, les jeunes prennent conscience de leur capital santé et les jeunes adultes vont petit à petit « mieux » manger : la restauration rapide, le grignotage vont être moins fréquents, les repas vont devenir plus réguliers,…

Quel sont vos futurs projets pour ceux qui concernent la nutrition ?
 
Au regard des difficultés que nous avons évoquées pour réduire les inégalités sociales de santé, nous pensons qu’un effort est plus particulièrement à entreprendre en direction des publics socialement les plus démunis et des jeunes notamment. Afin de leur apporter un certain nombre d’informations si nécessaire et s’ils le souhaitent, mais surtout pour leur donner ou redonner les moyens de mieux maitriser leurs choix alimentaires. L’outil Photolangage® que nous venons de créer est un bon support pour y travailler.

Pour finir Charlotte Ribard et Alain Douiller, quel serait votre mot de la fin pour nos lecteurs ?

Notre conviction la plus profonde est de penser que tous les comportements de santé, à fortiori en matière de nutrition, ont un sens pour les personnes (mêmes nutritionnellement « néfastes », ils renvoient à une histoire personnelle et sociale, à une culture, à un plaisir, à une compensation de souffrances…). On ne peut donc pas impunément vouloir « changer les comportements » comme on l’entend trop souvent. Tout au plus doit-on aider chacun à être plus conscient, à mieux maîtriser ses décisions alimentaires. La prévention doit d’abord être soucieuse de respect et de liberté et non pas de changement ou de conditionnement.

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